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L’homme au coin
10 pages,
format 8,5 x 8,5 cm.
tirage à environ 30 exemplaires en typographie au plomb.
Thomas Braun
des fromages
8 pages,
format 11,2 x 9 cm.
tirage à 131 exemplaires en typographie.
CLS
Un volumen,
79 cm de long, 17,5 cm de haut.
tirage à 10 exemplaires en linogravure.
Marie-Rose de France
26 petits textes en proses poétique. Vignettes de CLS.
tirage à 120 exemplaires en typographie au plomb.
(vidéos)

Auteurs

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Des barbares...
... pour ceux qui auraient la flemme de chercher.

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J'ai récemment pris la décision de mettre des gants de soudeur à l'arc pour me rendre à ma boîte aux lettres. Tant de choses y arrivent quasi quotidiennement depuis quelques temps que sa porte et ses parois de métal chauffent suite aux ouvertures et fermetures successives. J'ai peur de me brûler.
Pas plus tard que samedi dernier deux livres m'y attendaient. L'un dont je savais l'arrivée imminente puisque je l'avais commandé à une librairie d'ancien, l'autre fut une semi-surprise. On (son auteur) m'avait annoncé sa parution imminente, mais je ne savais pas quand. Les livres, c'est comme les bébés, leur gestation est lente et leur arrivée peut se faire à terme, ou prématurée, ou postmaturée. On ne sait pas vraiment à l'avance. Surtout quand on se trouve du côté « lecteur » du phénomène.
(Vinçard, le retour !)
Je vous ai raconté par le menu, voici deux semaines de cela, l'arrivée dans ma bibliothèque technique de l'édition 1823 de L'Art du typographe de Vinçard (voir →ici). Le succès de cette acquisition inopinée me donna envie de re-farfouiller chez les libraires d'ancien en ligne, en quête de l'édition de 1806 (un petit chef-d'œuvre) de son manuel… Point d'édition de 1806, hélas, mais… mais… (je ménage le suspens) j'ai trouvé son Traité de ponctuation de 1809. D'après l'exemplaire Estienne qui en possède la deuxième édition, ce manuel en eut trois, et d'après Alkan aîné ce traité autour de la ponctuation eut pas mal de succès <autopub>(si vous n'avez toujours pas acheté le tome consacré au 19e siècle de l'Histoire de l'écriture typographique — manque total de discernement ou inintérêt patent — voir →ici pour réparer votre bévue).</autopub> Dans l'exemplaire Estienne (deuxième édition) du Traité est collée la page de titre de la troisième édition, preuve qu'elle a existé.

titre de la 3e édition.
Exemplaire Estienne, page de titre de la troisième édition collée avant la page de titre dans la deuxième édition. Sans vouloir être méchant avec les relieurs en général (mon épouse demanderait le divorce immédiatement), la personne qui a relié cet exemplaire est un véritable sagouin qui n'a pas hésité à couper le premier mot du titre alors qu'il y avait suffisamment de papier vierge en bas de page pour éviter ce sacrilège.

titre de la 2e édition.
Pas plus que pour la troisième édition, cette deuxième édition ne porte de date. La date de la première édition est 1809 (on va le voir plus bas). Deux ans après cette date, en 1811 donc, Vinçard va se voir retirer son brevet d'imprimeur pour raison de numerus clausus. Pas plus de 80 imprimeurs sur la place de Paris. Bien qu'il ait bataillé pour garder son brevet, il ne le retrouvera jamais et ne pourra plus exercer. C'est peut-être la raison qui fait que la deuxième et la troisième édition de son traité ne porte pas de date. Peut-être a-t-il bravé l'interdiction et a-t-il imprimé ces rééditions de manière illicite après la date de 1811. Cela explique également le fait que la deuxième édition, en 1823, de son Art du typographe ait été composée et imprimée par son fils qui travaillait chez un imprimeur breveté.
Sur la page de gauche face à cette page de titre on peut noter cette mention intéressante (On conserve la capitalisation abusive) : « Le Sr VINÇARD donne des Leçons de Typographie, et vend des petites imprimeries portatives, à l'usage de MM. les Auteurs ou Amateurs. » Ce qui pourrait confirmer mon hypothèse précédente. Ayant perdu son brevet d'imprimeur et n'ayant plus son imprimerie pour vivre, il lui fallait trouver des revenus de substitution.
Venons-en maintenant à notre achat récent : la première édition du Traité de ponctuation. Autrement dit l'édition originale de cet ouvrage qu'on peut encore appeler, pour se la péter grave, édition princeps. Pas du tout mécontent le petit bonhomme moi-même en constatant que c'était réellement cette première édition que j'avais entre les mains. Je ne connaissais auparavant que l'exemplaire Estienne que j'avais photographié pour le lire.
La reliure est proche de celle de mon exemplaire de l'Art du typographe, veau marbré et encadrement à la roulette ornée. D'ailleurs quand je les ai placé l'un à côté de l'autre, ils ne se sont pas fait la gueule, ils se sont tout de suite adoptés mutuellement.

Reliure de mon exemplaire.
Le cuir est épidermé par endroits, les coins sont rognés. Ces deux caractéristiques qui peuvent paraître incompatibles avec l'entrée dans une bibliothèque de bibliophile pur et dur et quelque peu maniaque sur les bords (je minore ici mon propos pour ne vexer personne) me rendent mon exemplaire particulièrement attachant. Elles sont la preuve que cet exemplaire a servi, qu'il a été lu, qu'il a été utilisé — qui sait — par une ou plusieurs personnes pour la plus grande joie de leur culture. C'est un exemplaire vrai. Pas un moribond auquel il ne faut surtout pas toucher parce qu'il a une reliure de prix réalisée par un relieur renommé de ces reliures qu'il convient de mettre dans le noir, au fond d'un coffre-fort, pour que l'ouvrage (dont on se fout un peu du texte) ne perde pas de sa valeur de revente.
Mais je m'emporte. Voici la page de titre :

Page de titre.
Comme on le voit elle est datée. Vinçard en est bien l'auteur et l'imprimeur. Il se dit « Typographiste ». Un mot qui a encore cours de nos jours mais avec un sens totalement différent. Vinçard se disait « Typographe » quand il exerçait son métier d'imprimeur, et « Typographiste » quand il écrivait au sujet de la typographie (au moment où j'écris ce texte, je suis typographiste, et typographe quand je suis dans mon atelier à me salir le bout des doigts avec cet alliage toxique qui a servi à multiplier tant de chefs-d'œuvre : la matière typographique faite de plomb, d'antimoine et d'étain).
C'est avec cette première édition du Traité de ponctuation que l'on peut comprendre le succès de son Art du typographe. En effet, in fine, il y reproduit des lettres de célébrités de l'époque auprès desquelles il a fait un service massif… et gratuit par définition. Des célébrités qui le remercient et dont il publie les lettres de remerciements. C'est donc grâce à cet envoi en grand nombre auprès des personnes bien placées que son ouvrage connut le succès (6000 exemplaires nous dit Alkan aîné), chance que n'eut pas, quelques années plus tôt, Momoro qui écrivit et imprima son manuel juste avant d'être guillotiné, ce qui ne lui laissa pas vraiment le temps de faire sa promotion.
Vinçard ne fut bien évidemment pas le premier à s'intéresser à la ponctuation française. Il eut de nombreux prédécesseurs. Pour n'en citer qu'un (et pas des moindres), il y eut Estienne Dolet dans son ouvrage La manière de bien traduire d'une langue en aultre. D'advantage. De la punctuation de la langue françoyse, plus des accents d'ycelle qu'il publia à Lyon en 1540. Toutefois le manuel de Vinçard, est relativement court (168 pages), simple et bourré d'exemples. La typographie y est claire, malgré le choix d'un plus petit corps pour les exemples les plus longs et pour la poésie, afin de ne pas prendre le risque de couper un vers en deux.

Page 10 et 11.
On notera qu'en 1809, on espaçait encore la virgule devant et derrière, ce qui n'a plus cours aujourd'hui dans l'orthotypographie française.

Page 50 et 51.
Vinçard dut se précipiter pour vendre son traité dans cette prime version de 1809. Il en confia les feuilles d'impression peut-être un peu trop tôt au relieur. L'encre n'était pas encore tout à fait sèche. En témoignent ici les reports d'encre de la page de gauche sur la page de droite et ceux de la page de droite sur la page de gauche. Vinçard étant un bon imprimeur, il est difficile d'imaginer la seule autre raison à ce report : la mauvaise fabrication d'une encre qui sècherait trop difficilement.
En voilà fini avec Vinçard pour cette fois-ci… mais en raison du succès de mes deux recherches précédentes, je vais continuer à chercher lArt du typographe dans son édition de 1806… Passons maintenant à un tout autre sujet, lui aussi issu de ma boîte aux lettres.
1870-1914
Si l'ouvrage de Vinçard était plutôt mince, celui de l'ami Gilles Picq est massif et imposant. Plutôt grand de format (23 cm de haut pour 14 cm de large), il compte pas moins de 621 pages, table des matières comprise. En quoi consiste-t-il ? Tout simplement en le recensement des éditeurs dits de l'avant-siècle, la période que j'appelle, moi, l'entre deux guerres, celle de 1870 où les Français prirent une déculottée, et celle qui commença en 1914 et fut bien massacrante se terminant par une victoire des Français qui provoqua la Seconde Guerre mondiale. Faut ce qu'il faut ! On est bien obligé de temps en temps — nous les bipèdes de toutes nations — de créer de telles périodes pour écrémer les diverses populations mondiales afin de ne pas subir la surpopulation et les crises du logement. Bref, revenons à nos éditeurs parisiens. Au passage, on constate que ceux des banlieues et des provinces peuvent aller se rhabiller, à moins que l'ami Gilles n'ait prévu un second volume pour eux, ce qui serait une bonne idée. Faudra que je pense à lui demander.

Couverture (et dos pour montrer qu'il est épais) du livre de Gilles Picq.
Donc l'ami Gilles répertorie les éditeurs (même ceux de livres cochons, je dis ça pour allécher le futur lecteur et le forcer à acheter), il présente leurs histoires de la naissance à la mort, si mort il y a, et donne leurs catalogues respectifs (pas toujours complet mais quand un éditeur étudié a produit des milliers de livres, c'est bien normal de ne pas citer tous ses livres, faute de place). C'est un travail de Titan qu'il nous propose là. Un travail qui nécessite des manipulations sans nombre et des consultations de bases de données à rallonge. Sans compter les vérifications et les suppressions d'erreurs. Un travail de fou ; mais Gilles Picq n'est pas fou, il est patient, opiniâtre et courageux. Et généreux puis qu'il nous l'offre pour une somme modique, son opus. J'ai calculé : moins de 0,047 € la page. Ça nous change du carburant et, puisqu'on en parle, c'est un merveilleux carburant pour l'esprit, son livre. On y fait fonctionner à fond ses petites cellules grises, comme disait Poirot, et on y apprend une foultitude de choses.
Bien sûr, vous allez me dire qu'il faut s'intéresser aux éditeurs parisiens de l'avant-siècle (ce qui est mon cas), ou tout du moins avoir le désir de s'y intéresser, de s'avancer dans cette terra incognita et de défricher le terrain de ses circonvolutions cérébrales pour y loger de nouveau habitants, les éditeurs précités.
Le livre ne se présente pas comme un roman qu'il faudrait lire du début jusqu'à la fin. Ce serait idiot. C'est un livre genre Codex, sous espèce Dictionnaire ou assimilé. Un livre à picorer les longues soirées d'hiver quand le besoin impérieux du savoir universel vous prend aux tripes et ne veut plus vous lâcher. Au coin du feu de bois dans un fauteuil moelleux pour les plus chanceux, ou à côté du radiateur de chauffage central sur un tabouret branlant pour ceux qui le sont moins.
Quand j'ai récupéré le livre, j'ai failli tomber en avant tellement il était lourd. Lourd de connaissances accumulées. J'ai feuilleté rapidement et, comme de juste, je suis allé illico à un ou deux sujets sur lesquels j'avais un peu travaillé du temps où j'avais des cheveux et qu'ils étaient noirs. Le Mercure de France, par exemple. Alors je me suis dit que j'allais un peu illustrer son propos, au Gilles. Son éditeur, l'Échappée, n'avait pas les moyens financiers de lui proposer un ouvrage où toutes les illustrations seraient en couleur. Je sais combien ça coûte, moi qui suis un peu de la partie. Alors, avec mes modestes moyens, et ma modeste bibliothèque, je vais tenter d'illustrer un peu et en couleur son entrée Mercure de France. On y va…
Dans leurs débuts, les éditions du Mercure de France se permirent un certain nombre de fantaisies éditoriales qu'elles finirent par abandonner au fil des années pour leur sempiternelle couverture jaune au caducée entourant un format in-18 classique. Voici deux ou trois de ces fantaisies.

Phocas, la couverture.
Première de couverture de Phocas de Remy de Gourmont. L'ouvrage est une mince plaquette de 32 pages au format carré d'un peu moins de 16 cm. Les dessins de couverture et les vignettes sont de Gourmont lui-même. Le titre de l'ouvrage n'apparaît pas immédiatement, caché qu'il est dans le dessin.

Phocas, 4e de couverture.
Le dessin de la 4e de couverture. Le papier, assez mince, de couverture est un Ingres MBM bleu foncé qui dépasse, sans rempli, assez fortement de l'intérieur du livre.

Phocas, page de titre.
La page de titre, datée de 1895, porte une vignette de Gourmont et la plaquette entre dans la collection de l'Ymagier, une revue créée par Gourmont et Jarry qui ne durera que jusqu'à la brouille entre les deux hommes à cause de l'affaire de la Vieille Dame (Berthe de Courrière).

Le Fantôme, couverture.
Le Fantôme du même Remy de Gourmont paraît deux ans plus tôt, en 1893, dans un format plutôt oblong (approximativement 22 cm de haut sur 13 de large), doté d'une forte couverture grise à l'extérieur et aux reflets mordorés à l'intérieur. Qu'on ne se méprenne pas, la reproduction de cette couverture n'a pas été inversée par le typographe CLS, par jeu, ou pour se faire plaisir. Son titre est réellement inversé.

Le Fantôme, lithographie de Henry de Groux.
L'ouvrage est illustré de deux lithographies de Henry de Groux placées à la suite l'une de l'autre au début de l'ouvrage. La première des deux est représentée ici, faisant face à la justification de tirage. Cette page de justification de tirage, ornée de la signature autographe de Gourmont paraît quelque peu floue. La raison en est qu'elle est recouverte de la serpente à motifs de fleurettes qui sépare les deux pages, l'une en typographie, l'autre en lithographie. C'est une pratique assez courante dans un livre illustré par la lithographie ou la taille-douce de séparer l'illustration du texte par une serpente de papier très mince (pas toujours à fleurettes) pour éviter que l'une des deux impressions n'étant pas sèche, son encre ne se dépose sur l'autre page comme on l'a vu plus haut avec le Vinçard. Lorsqu'on obtient la certitude que toutes les impressions sont sèches, la ou les serpentes peuvent être ôtées et jetées, mais nombre d'amateurs préfèrent les conserver, au risque que ces dernières ne tachent ou ne fasse roussir le papier de l'édition si elle n'est pas constituée d'un papier au pH neutre.

Le Trèfle noir, couverture.
La couverture à plat du recueil de petit format (15,5 cm de haut sur 9,5 de large) Le Trèfle noir de Henri de Régnier dont c'est la première édition, sur vergé à la forme, éditée en 1895. Il s'agit d'un recueil de trois nouvelles (Hertulie, Histoire d'Hermagore, Hermocrate) qui valut à l'île consacrée à Régnier dans l'ouvrage de Jarry les Gestes et Opinions du docteur Faustroll, pataphysicien d'être baptisée île de Her. On constate aisément que ni le nom de l'auteur ni le titre du recueil, ni le nom de l'éditeur ne figurent sur cette couverture. Seulement un gros trèfle imprimé en noir sur la 1re et un petit sur la 4e.

Ubu Roi, couverture.
La couverture de la seconde édition d'Ubu Roi d'Alfred Jarry, en 1897. À l'exception de cette couverture imprimée en typographie, le reste de l'ouvrage est imprimé en autographie lithographique reproduisant l'écriture de Jarry et celle de Claude Terrasse pour les partitions musicales. L'ouvrage est au format traditionnel in-18 des livres du Mercure de France mais Jarry a obtenu licence, auprès de son ami et directeur du Mercure de France Alfred Vallette, de remplacer le traditionnel caducée par le portrait du Père Ubu, qu'il avait gravé sur bois. Il est à noter que la première édition d'Ubu Roi, en 1896, est entièrement en typographie, qu'elle est au même petit format que le Trèfle noir et qu'elle porte, elle aussi, le portrait gravé du Père Ubu en couverture.

Ubu Roi, page de titre.
La page de titre de la seconde édition, autographie de la main de Jarry. Il est à noter qu'oncques n'a-t-on entendu parler, ni lu, ni vu une quelconque Forêt vierge littéraire d'Alfred Jarry et d'André-Ferdinand Herold en dehors de la page 4 de cette seconde édition.

Le Conte de l'Or et du Silence, couverture.
La couverture du Conte de l'Or et du Silence de Gustave Kahn, première édition de 1898. Elle représente la norme absolue des ouvrages du Mercure de France. Papier jaune, format in-18, grand caducée jaune foncé et petit pétase ailé noir. Le dessin du caducée changera un peu au fil des années mais l'esthétique générale restera la même. Quelques rares titres abandonneront le papier jaune pour une autre couleur comme le recueil de poèmes de Francis Jammes La Vierge et les Sonnets qui se verra couvrir de bleu foncé en 1919. Mais ces changements de couleur ne sont que des exceptions particulièrement exceptionnelles, dignes d'une Pataphysique à la Alfred Jarry.
Le choix de ce titre de Gustave Kahn n'est pas dû totalement au hasard de la main qui fouille dans la bibliothèque. Il est là pour annoncer la sortie, voici quelques temps déjà de la réédition de ce roman par l'ami de très longue date Richard Shryock, le plus grand spécialiste mondial et même intersidéral de Gustave Kahn. Cette réédition, préfacée à quatre mains de maîtres par l'ami Richard et Samuel Kunkel est parue en 2025 aux éditions du Lérot qui ne rêve plus beaucoup et des Amis d'Alfred Jarry réunis. Notons que le Conte de l'Or et du Silence fait partie des 27 livres pairs du docteur Faustroll. Ce qui explique la présence de Jarry et de ses amis.

Le Conte de l'Or et du Silence, couverture de la réédition.
Comme on peut le constater cette coruscante couverture est sang et or. Une allusion au Sud-Ouest de la France ? on peut en douter, Gustave Kahn était né à Metz. Alors, une symbolique des couleurs. L'or s'explique par l'Or du titre. Mais le rouge, symbolise-t-il le Silence ? Peut-être… si l'on se souvient qu'en héraldique le rouge se dit gueules et que l'expression « Ta gueule ! » demande le silence à un interlocuteur trop bavard, ce que j'ai été aujourd'hui. Je me tais donc…
Bon… maintenant que mon dos me laisse un peu tranquille et que quelques cachets font effet sur mon torticolis (ils sont pénibles tous ces vieillards préséniles : ils sont toujours à se plaindre, même quand ils vont bien), je me dis in petto : « Hardi petit ! il est temps que tu fasses joujou avec ton nouveau jouet, ta Stanhope chérie à laquelle tu n'a pas touché depuis que tu l'as débarbouillée à fond ! ».
Farfouillage à gauche, à droite, en haut, en bas (mon atelier a deux étages) et je réunis le matériel dont j'ai besoin. Rien que du matériel bois. Des caractères qui viennent de Paris, du temps où j'y avais encore un atelier, et des caractères récemment achetés à l'imprimeur de Sézanne qui (grande tristesse) a définitivement fermé les portes de son imprimerie.
Enfin voilà, je regroupe, je regroupe… j'entasse et j'installe tout ça sur le marbre de la Stanhope. Maintenant, va falloir composer l'affiche, la mettre en page. Je vous distille ça en images, histoire que vous vous rendiez compte que, même avec des gros caractères légers et faciles à manipuler, la typo réalisée à la main, c'est plus long qu'on ne pourrait le croire.
Comme vous avez pu le voir, les caractères sont de dessins très divers et de tailles assez différentes. J'ai choisi de faire une composition centrée, très classique dans un tel cas de figure, et je m'y suis pris en deux fois. J'ai commencé par déterminer le milieu de la première ligne, et j'ai aligné les milieux de toutes les autres lignes avec celui-ci. J'ai complété de blancs l'autre côté de toutes les lignes, j'ai encadré de garnitures, j'ai posé les serrages et j'ai serré la forme ainsi constituée dans le châssis.
La forme terminée et serrée, j'ai placé — un peu à la va-comme-je-te-pousse — une feuille vierge sur la composition (ça allait : elle était plus grande) et je l'ai attachée à l'adhésif bas-de-gamme, comme un sauvage, sur le tympan. Ce n'est pas une pratique très orthodoxe, mais pour un premier essai…
Après, c'est du grand classique : encrage au rouleau à main (un de format moyen à un seul manche) et tirage. On continue à voir ça en photos…

On voit le scotchage sauvage.
On passe à l'encrage, maintenant.
Vous avez vu rapidement — et vous avez le droit de revoir si c'est passé trop vite — l'encrage des caractères au rouleau encreur de taille moyenne. J'ai, bien sûr utilisé la belle table à encrer que j'avais fabriquée voici quelques semaines. Mais je n'ai pas eu le courage d'utiliser le rouleau à deux manches, un peu trop lourd pour moi en ce moment. Faudra que je prennes des vitamines, puisqu'on ne trouve plus dans le commerce le vin tonique Mariani à la coca du Pérou (quel dommage), qui fortifiait nos grands-parents au début du vingtième siècle.
Après l'encrage, avec une logique absolue, l'impression d'essai sur la feuille sacrificielle pour voir deux choses : si je l'avais fixée au tympan de façon à peu près correcte et et si l'impression elle-même était satisfaisante.

J'ai rabattu le tympan sur la composition et je le passe sous la platine.

J'empoigne le barreau pour faire descendre la platine.

Le coup de presse étant donné, je ressors la compo de dessous la platine. Que va-t-il se passer ?…

Une impression assez pâle (pas assez de pression sur les lignes centrales), et une jolie coquille par inversion de deux lettres « AL » au lieu de « LA ». Bravo, le typo !

Allez, on double la photo, histoire de bien culpabiliser au sujet de la coquille. Va falloir aussi tenter la correction du manque de pression.

On a corrigé l'inversion, on a fabriqué vite fait trois taquets à l'aide de bouts de filets et de bouts d'interlignes de deux points, on a collé sur la feuille martyre une petite carte pour donner plus de pression sur les lignes centrales et, après avoir encré à nouveau (on encre à chaque feuille, n'est-ce pas), on positionne une nouvelle feuille à imprimer.

Le positionnement de la feuille. La fabrication des taquets à la va vite ne facilite pas la tâche.

Ça y est presque. Pourvu qu'elle ne se casse pas la figure pendant que j'abaisse le tympan.

Je maintiens l'angle libre, à l'opposé de l'angle de marge…

Les deux mains sur le barreau…

… et j'y vais de tout mon cœur…

On ressort de la platine une seconde fois… Mieux ? Pire ?

Les caractères étaient bien beurrés d'encre, les taquets pas terribles, résultat : la feuille a collé à la composition.

On décolle.

Mouais, c'est mieux…

Pas parfait mais lisible…

Bon, maintenant, c'est l'heure de l'apéro…
P.-S. : Ce billet aurait dû être posté sur fornax.fr, hier 26 octobre 2026, quand je l'ai terminé. Mais mon site est en rade. Sais pas pourquoi. J'ai contacté mon hébergeur, j'ai eu au téléphone un charmant monsieur du service technique. Ils sont en train de chercher ce qui ne va pas. Pour l'instant, ils n'ont pas encore trouvé. Donc, à plus tard, s'ils trouvent… (P.-S. écrit le 27 octobre 2026, donc).
— Ça y est ! t’as encore dépensé de l’argent inutilement…
— Euh, de quoi je me mêle, espèce de foutriquet !…
— … de ce qui ne me regarde pas, j’adore ça, j’avoue ! Donc t’as acheté un nouveau bouquin…
— … pour ma bibliothèque technique, oui, et alors… en quoi est-ce gênant ?… Et j’aimerais bien être vouvoyé à l’avenir, une simple question de respect de votre part.
— Bah, je crois savoir que le bouquin que Vous venez d’acheter, Vous l’aviez déjà… en photographie ; des photos que Vous aviez vous-même prises…
— Monsieur le foutriquet est bien informé, à ce que je vois ; mais monsieur le foutriquet ne me semble pas faire la différence entre la réalité et une image de la réalité. Comme le dit le camarade Korzybski (et il n’est pas le seul) : « la carte n’est pas le territoire », l’image du livre, donc, n’est pas le livre, elle n’a pas son poids, son toucher, son odeur… et il est beaucoup plus agréable de feuilleter un vrai livre que de faire défiler des images sur un écran qui — en plus de cela — risque de vous fatiguer les yeux ou, pour tout le moins, de vous les fatiguer beaucoup plus que la lecture d’un bon livre à la lumière d’une bonne chandelle…
— D’une bonne chandelle…
— Oui, ou, si l’on est moderniste à fond, à celle d’une source électrique point trop violente et, cela va sans dire, alors qu’on est confortablement installé dans un fauteuil moelleux.
— Vous m’en direz tant !…
— Moquez-vous, moquez-vous, espèce de béotien… toujours fourré devant un écran quelconque.
— J’imagine que Monsieur doit aussi être adepte des notations sur tablettes d’argile fraîche à l’aide d’un roseau taillé en coin…
— Tiens, vous n’êtes peut-être pas aussi béotien que je ne le pensais puisque vous semblez connaître l’existence des inscriptions cunéiformes…
— Ouais, même si ça ne vaut pas un chouette manga téléchargé sur un site japonais illégal !
— Je vous laisse responsable de vos dires… mais je n’en pense pas moins. Permettez que je vous quitte là… j’ai autre chose à faire, feuilleter mon nouveau livre, par exemple…
Le hasard, cette entité suspecte qui le plus souvent vous joue des tours pendables, a été à l’origine de l’arrivée, ce matin même, d’un livre que je n’aurais jamais espéré pouvoir ranger sur l’étagère réservée aux manuels typographiques de ma bibliothèque technique. Tout a commencé par un échange de courriels (réalisé à l’aide de mon ordurateur à pédales, aux engrenages de laiton entièrement limés à la main, et connecté via une chaîne de vélocipède à ma presse typographique manuelle). Échange de courriels, avec un correspondant dont je ne révélerais pas le nom pour préserver sa tranquillité, au sujet des signes de correction de copie. On a parlé du manuel de Castillon (1783), du manuel de Brun (1825), et j’ai cité L’Art du typographe de Vinçard (1806), un manuel que j’aime bien et dont la page consacrée aux signes de correction de copie n’a pas été réalisée en typo plomb pure et dure comme celle de Brun mais en taille-douce parce que — même s’il est plus couteux, plus compliqué et moins logique dans un ouvrage consacré à la typographie d’utiliser cette autre technique d’impression — c’est beaucoup plus facile à réaliser et plus proche des inscriptions manuelles des correcteurs.
Cet échange de courriels terminé m’a donné l’idée de me renseigner sur les sites de vente en ligne au sujet des anciens manuels de typographie. J’en ai un bon nombre mais il m’en manque et je regarde, de temps en temps (rarement), sur ces sites que je ne vais pas citer, si par hasard un manuel ou l’autre serait disponible à la vente… Sans grande conviction, je dois l’avouer, car ce sont ceux parmi les plus rares, les plus difficiles à trouver qui sont absents de mes rayonnages (n’en profitez pas de cette confidence pour venir me cambrioler, ma maison est sous surveillance électronique, vous risquerez de vous faire pincer).
Un Vinçard était en vente ! Ni une, ni deux : je me ruine ! Bon, certes, ce n’était pas l’édition de 1806, mais la deuxième de 1823. Moins bonne. Moins complète. Revue et corrigée, et complétée mais moins complète toutefois que celle de 1806. Point d’essais d’encres de couleurs, point d’exemples de papiers forts et colorés dans la masse pour réaliser des couvertures. Vous savez cela, bien entendu, tous et toutes, car vous avez lu le merveilleux ouvrage que nous avons écrit Jacques André et moi sur l’Histoire de l’écriture typographique au 19e siècle. Non ? Alors qu’attendez-vous ?
« D’après l’aveu même de son fils, la 1re édition vaut mieux que la seconde.
La 1re édition, épuisée à 6000.
La 2de, tirée à 1500, dont 1200 seulement ont été vendus.
Composé par Vinçard fils dans une imprimerie très mal fournie en caractères (Hardy, rue Saint-Médéric)
Vinçard fils est un des associés de Lacrampe (cf. →ici).
Son père vivait encore en août 1839. »
Cette seconde édition n’a-t-elle donc rien pour elle ? Si, elle a le mérite d’exister, et moi, j’ai eu le mérite de l’acheter. Et cet exemplaire a des particularités assez amusantes. Sa reliure quelque peu quelconque et un peu maladroite n’a rien d’extraordinaire si ce n’est (et encore !) qu’un encadrement à la roulette ornée.

La reliure à plat.
Toutefois, sa pièce de titre a une particularité bien amusante, surtout pour un manuel de typographie. On peut y lire : « ART / DU / TIPOGRA ». Ce n’est bien sûr pas le « PHE » manquant qui prête à sourire mais le « I » de « TIPO », sans doute que le doreur était italien… et a involontairement respecté l’orthographe de sa langue maternelle.

La pièce de titre.
Plus ennuyeuse pour le nouveau propriétaire de l’exemplaire que je suis est l’absence du feuillet 27-28, arraché par un bipède peu respectueux. Mais ce manque que je peux arranger en copiant ma prise de vue de l’exemplaire Estienne, est compensé — curieux paradoxe — par le redoublement d’un cahier. Il a en effet en double les feuillets 49-50, 51-52, 53-54 et 55-56. Ce qui est très utile quand on n’a pas bien compris ces feuillets la première fois, on peut les relire sans effort. Si l’ouvrage n’avait pas été destiné à se reposer sur une étagère de ma bibliothèque technique, il aurait pu trouver place sur une étagère de ma petite bibliothèque de tératologie livresque.
Oublions maintenant ces particularités « particulières » pour nous pencher sur le contenu de l’ouvrage et sur ses différences avec la première édition. Tout d’abord, puisque ce fut le point de départ de l’échange de courriel qui conduisit à mon achat, je vais montrer la page qui présente les signes de correction de copie, imprimée en taille-douce.

La planche des signes de correction de copie.
L’une des particularités de Vinçard et de son manuel dès sa première édition de 1806 est de proposer un nouveau plan de casse qu’il a appelé hamapolygrammatique dont il avait déposé le brevet dès 1804.

Le plan de casse du brevet de 1804.
Revenant un peu sur la complexité de son invention, il la simplifia lors de la parution de son manuel en 1806, et n’y retravailla pas lors de la réédition de 1823.

Le plan de casse de l'édition de 1823.
Le fait que ce manuel ait eu deux éditions dans un siècle (le 19e) où l’évolution technologique était quasi quotidienne, autorise à constater l’évolution des pratiques. Pour encrer les formes d’impression, en 1806, les balles étaient encore majoritairement utilisées, bien que le rouleau encreur ait vu sa naissance dans les dernières années du siècle précédent. Le manuel de 1806 présente donc les balles un peu de la même manière que les présentait l’Encyclopédie.

Planche de l'édition de 1806. Les deux doigts qui maintiennent l’ouvrage ouvert pour la prise de vue sont ceux de votre serviteur.
Même planche ou presque dans l’édition de 1823… mais le rouleau encreur y fait son apparition parce que son usage s’était répandu.

La planche des balles de l'édition de 1823, avec les légendes sur la page de droite.

La planche des balles de l'édition de 1823, seule.
Voilà. J’ai l’impression d’avoir été — exceptionnellement — un peu bavard cette fois-ci. J’essaierai d’être plus concis la prochaine fois. Enfin… j’espère…
Les ceusses qui me connaissent vaguement, peut-être même ceusses qui croient me connaître mieux, voire bien, sans parler des bipèdes vulgaires qui ne me connaissent pas du tout, sont appelés à penser (quand ils pensent, ce qui n’est pas le cas pour tous) que je suis avant tout un imprimeur, et que comme imprimeur, je suis un passéiste mal embouché de typographe au plomb, et rien d’autre ou si peu. Si tu penses cela de moi, lecteur potentiel si tant est que tu existes ou lectrice de mes rêves, ce que tu te goures, ce que tu te gourres (les deux orthographes sont possibles, même si Queneau n’a retenu que la première). Certes, il y a du vrai dans ces assertions mensongères mais pas que.
J’ai appris la typographie, puisque tout s’apprend, même le métier de criminel international ou de chef d’État, (ce qui revient au même). Je l’ai apprise pour faire des livres, uniquement pour faire des livres et en maîtriser tous les aspects, de l’écriture personnelle ou du choix du texte d’un autre, jusqu’à la réalisation finale, en passant par la maquette, l’illustration éventuelle, l’impression et le pliage des feuilles d’impression. Mais avant d’apprendre cette satanée typographie au plomb, j’avais appris la sérigraphie avec des copains qui, comme moi, avait fait 68 et c’est en sérigraphie que j’ai réalisé mon premier bouquin. Nous étions en 1973, j’étais en première année à Estienne mais j’avais depuis quelques temps déjà mon propre atelier de sérigraphie, fabriqué de mes blanches mains, sauf les raclettes et l’encre que j’achetais chez Tripette et Renaud. À Estienne, dans les années 1970, il ne fallait pas parler de sérigraphie. Tabou, la sérigraphie. Typo, offset, hélio rotative était notre trilogie de déesses à qui nous devions rendre grâce à tout moment du jour et de la nuit. Ça a changé depuis. La sérigraphie y est admise et la religion d’Estienne est devenue monothéiste, on y prie maintenant cette vache d’IO — ou plutôt 1 0 — déesse du numérique.
Donc, 1973, fin des cours, l’été commence, et avec lui une fringale de réaliser un vrai livre. J’en parle à un copain (que je ne vois plus guère de nos jours) et nous décidons d’en concevoir le contenu à deux. Douze textes que l’on peut désigner comme poèmes (ou non…), six textes de l’un et six textes de l’autre. Chacun illustrant trois de ses propres textes et trois de l’autre. Maquette et réalisation pratique de ma part, en sérigraphie, pendant que l’autre était parti en vacances. Enthousiasme et bonheur ineffable de me lancer dans cette aventure. C’était ma première vraie maquette et je l’ai imaginée pour que le bouquin soit infeuilletable. Quand l’a en mains et qu’on veut le feuilleter, on n’aperçoit que du papier vierge. Pas peu fier de moi, alors. J’ai ensuite calligraphié les textes au pinceau sur les transparents qui servaient à insoler les écrans et transformé également nos dessins en typons. Juillet et une bonne partie du mois d’août passèrent à réaliser le livre, jusqu’à l’assemblage final. Soixante exemplaires au format A4, dont cinq hors commerce.
C’est en réalisant ce livre que je me suis rendu compte des merveilleuses possibilités de la sérigraphie manuelle, seule technique à la portée du vulgaire comme nous sommes tous, où du blanc (ou une couleur claire) peut recouvrir du noir (ou toute autre couleur) sans se salir, en restant vraiment blanc ou en gardant sa teinte d’origine. Une technique quasi mystique qui permet l’immaculée conception, même pour les ânes et les gros bœufs. Un vrai miracle pour les sains d’esprit !
Vous dire maintenant que je suis fier encore de ce livre, ce serait exagérer. Je continue à en apprécier la réalisation pratique… quant au contenu… Le titre de l’ouvrage est un cadavre exquis que nous avons réalisés, le pote et moi, le premier et le meilleur d’une petite série. Le dessin de la couverture est dû à Nicolas Stavropoulos qui était le responsable de l’atelier d’art plastique de Villejuif où nous suivions des cours de dessin (nature morte, nu, poses habillées) et de gravure sur lino ou sur bois que nous imprimions (!) sur une presse litho.
Il ne faut pas avoir honte de ses premiers travaux. Celui-ci est le témoin initial d’une évolution qui fut la mienne. C’est le cas de tout un chacun qui se mêle de création, sauf s’il (ou elle) est irrémédiablement nul. Alors, voici la chose. Je ne me juge pas, je montre.

Cliquer pour feuilleter et lire
Comme ont pu le constater ceux qui ont eu la curiosité de feuilleter le pdf que j’ai réalisé à partir d’un exemplaire de ma collection personnelle, ce livre comporte beaucoup de pages blanches. Cela s’explique par la structure de la maquette. Chaque texte est illustré d’une image, et texte et image sont imprimés recto seul sur un feuillet séparé. Ils sont face à face, insérés dans une chemise de 4 pages dont la première porte le titre du texte. Les six premiers textes sont de Michel Tabanou qui en a illustré les trois premiers et moi les trois derniers, les six textes suivants sont de moi, Tabanou en a illustré les trois premiers et moi les trois derniers.
Vous avez le droit d’aimer ou de ne pas aimer. Profitez-en en long, en large et en travers, dans quelques temps la liberté d’opinion pourrait ne plus être totalement ce qu’elle est aujourd’hui…
billet dédié à l'ami Jean-Paul Goujon
— T'as pas fait ton billet lundi dernier…
— Ben non…
— T'as eu la flemme ?
— Ben non, j'étais malade…
— Ah ! Et ça t'a empêché d'écrire ton billet ?
— Ben oui… j'avais pas trop envie. J'ai préféré me soigner en ne faisant rien.
— Et ça t'a soigné ?
— Ben oui, un peu. Ça fait du bien, de temps en temps, de ne rien faire. Ça repose. Et le repos, ça soigne un peu, parfois.
— Oui, mais pas toujours…
— Ben non… mais là, oui. Un peu…
— Et tu vas quand même faire ton billet ?
— Ben oui, je suis en train de le faire…
— Ah bon… Alors, je te laisse…
— Merci…
C'est pas pour dire, mais il y en a des qui sont sacrément… Passons…
Bon… Voyons voir… Ah, oui ! Y'en a d'aucuns — des malgracieux sans aucun doute — qui m'ont rétorqué voici peu (avec une moue significative) des vilenies du genre : « Euh, c'est pas pour te fâcher, mais tes trucs autour de l'imprimerie et de la technique… euh, comme qui dirait, on en a rien à battre ! ». Ça fait toujours plaisir à entendre, n'est-ce pas ? Alors, mais ce n'est surtout pas pour leur faire plaisir, je vais changer de sujet. Plutôt par flemme, comme disait l'autre, là, parce que je ne me sens pas encore très vaillant ni très courageux. J'ai donc décidé de faire plaisir aux thuriféraires de la littérature fin-de-siècle (le 19e) et du début du 20e. On n'était pas trop nombreux voici une cinquantaine d'années de cela, à connaître et à apprécier cette littérature. Maintenant, ça se bouscule au portillon. Les temps changent, c'est comme la météo, ça se réchauffe.
Je vous propose le sommaire du numéro d'une revue que j'ai tiré (le numéro) d'un rayonnage à la portée de ma main (ils ne le sont pas tous) dans ma bibliothèque. Presque au hasard. Est-ce que le hasard a bien fait les choses ? Je le pense, mais à vous d'en juger.

Les Chimères (revue de poésie paraissant le 15 de chaque mois)
Paris, 76, rue du Rocher.
Deuxième année, no 11. 15 février 1909. 28 pages.
Rédacteur en chef : Adrien Bertrand.
Membres du Comité : Guy Robert du Costal, Alfred Machard, Claude-Léon Mercerot, Vincent Muselli, Henri Grach.
Secrétaire général : Henry Bertrand.
Administrateur : René Emanuelli.
Sommaire
Émile Boissier, Annick (un poème dédié à Frédéric Mistral, constitué de onze quatrains en décasyllabes) ;
Guy Robert de Costal, Sonnets (deux sonnets monosyllabiques dont je ne peux m'empêcher de citer le premier :) ;
La More
Dort
Son
Corps
Blond
Sur
Le
Lit
Dur.
Frêle
Sœur
Qui
Gît !
Pâle
Fleur…
Roger Vincent, Souvenir - Chanson - Idylle anglaise (trois poèmes : un sonnet, un poème constitué de de six quatrains de trois heptasyllabes et d'un dissyllabe, un poème constitué de dix quatrains d'octosyllabes) ;
Adrien Bertrand, La Douleur (poème dédié à Théo Mittelsten Scheid, constitué de six sizains d'alexandrins) ;
Alfred Machard, Une escapade (courte nouvelle autour des personnages de gosses qu'affectionnait l'auteur) ;
E. Aubel, Sonnet (en alexandrins, dédié à Louis Perris) ;
Gaston Guilleré, Mimodrame (sorte de poème en prose autour du personnage de Pierrot) ;
Vincent Muselli, Poème (constitué de trois quatrains d'alexandrins, dédié à Édouard Marye) ;
André Petit, L'Éveil de l'été (sonnet en alexandrins) ;
Edmée Delebecque, Supplique - Dédicace (deux poèmes en alexandrins, le premier de sept quatrains, le second de seize vers) ;
Xavier Thylda, Celles qui passent… - Dormeuse - Stances (trois poèmes en alexandrins, deux sonnets, un poème de deux quatrains dédié à Guy Robert du Costal) ;
André Petit, Nuit (sonnet en alexandrins) ;
Une Matinée (compte-rendu anonyme d'une matinée littéraire, salle Lemoine, au 17 rue Pigalle) ;
Texte d'Adrien Bertrand annonçant sa démission du poste de rédacteur en chef de la revue pour endosser le costume de secrétaire du Comité pour l'élévation d'un monument à la gloire de Catulle Mendès qui avait cessé d'être immortel.
***
— Dis, excuse moi, je reviens à l'impromptu… Ils sont pas vraiment connus, les bonshommes de ta revue…
— Ben non.
— Et, s'ils aiment bien les femmes, ils semblent ne pas trop en faire cas. Pas une au sommaire… Alors, pourquoi tu en parles ?
— Bah ! Pour qu'ils soient un peu plus connus…
— Ouais… pas bête… Mais tu crois qu'avec ton minable petit billet tu va leur faire atteindre la célébrité, à tes poètes de seconde zone ?
— Non, probablement pas… mais peut-être qu'un petit zozo fin-de-siécliste récent va vouloir aller plus loin et pourra commencer à s'intéresser à l'un ou à l'autre, qui sait …
— Mouais… possible… mais, à la réflexion, tes inconnus chimériques me semblent assez peu progressistes, avec leurs sonnets à tous les coins de rue. Sont pas trop modernistes, hein, ils n'inventent pas grand chose dans leur classisme réfrigéré. Ils alexandrinisent à tour de bras…
— Pas faux… Mais ça aide à faire un petit panorama de l'époque. On en a fini, ou presque, avec les symbolards et Dada ne va pas tarder à venir. En attendant, ils sont là, eux… avant que la guerre de 14 ne les tue.
— Mouais…
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