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est un éditeur artisan établi en Champagne (dans le petit village de Bannes)
qui a aussi eu pendant 26 ans un atelier en Île de France (dans le petit village de Paris),
mais ne l'a plus.
L'atelier de Bannes.
Bon… maintenant que mon dos me laisse un peu tranquille et que quelques cachets font effet sur mon torticolis (ils sont pénibles tous ces vieillards préséniles : ils sont toujours à se plaindre, même quand ils vont bien), je me dis in petto : « Hardi petit ! il est temps que tu fasses joujou avec ton nouveau jouet, ta Stanhope chérie à laquelle tu n'a pas touché depuis que tu l'as débarbouillée à fond ! ».
Farfouillage à gauche, à droite, en haut, en bas (mon atelier a deux étages) et je réunis le matériel dont j'ai besoin. Rien que du matériel bois. Des caractères qui viennent de Paris, du temps où j'y avais encore un atelier, et des caractères récemment achetés à l'imprimeur de Sézanne qui (grande tristesse) a définitivement fermé les portes de son imprimerie.
Enfin voilà, je regroupe, je regroupe… j'entasse et j'installe tout ça sur le marbre de la Stanhope. Maintenant, va falloir composer l'affiche, la mettre en page. Je vous distille ça en images, histoire que vous vous rendiez compte que, même avec des gros caractères légers et faciles à manipuler, la typo réalisée à la main, c'est plus long qu'on ne pourrait le croire.
Comme vous avez pu le voir, les caractères sont de dessins très divers et de tailles assez différentes. J'ai choisi de faire une composition centrée, très classique dans un tel cas de figure, et je m'y suis pris en deux fois. J'ai commencé par déterminer le milieu de la première ligne, et j'ai aligné les milieux de toutes les autres lignes avec celui-ci. J'ai complété de blancs l'autre côté de toutes les lignes, j'ai encadré de garnitures, j'ai posé les serrages et j'ai serré la forme ainsi constituée dans le châssis.
La forme terminée et serrée, j'ai placé — un peu à la va-comme-je-te-pousse — une feuille vierge sur la composition (ça allait : elle était plus grande) et je l'ai attachée à l'adhésif bas-de-gamme, comme un sauvage, sur le tympan. Ce n'est pas une pratique très orthodoxe, mais pour un premier essai…
Après, c'est du grand classique : encrage au rouleau à main (un de format moyen à un seul manche) et tirage. On continue à voir ça en photos…

On voit le scotchage sauvage.
On passe à l'encrage, maintenant.
Vous avez vu rapidement — et vous avez le droit de revoir si c'est passé trop vite — l'encrage des caractères au rouleau encreur de taille moyenne. J'ai, bien sûr utilisé la belle table à encrer que j'avais fabriquée voici quelques semaines. Mais je n'ai pas eu le courage d'utiliser le rouleau à deux manches, un peu trop lourd pour moi en ce moment. Faudra que je prennes des vitamines, puisqu'on ne trouve plus dans le commerce le vin tonique Mariani à la coca du Pérou (quel dommage), qui fortifiait nos grands-parents au début du vingtième siècle.
Après l'encrage, avec une logique absolue, l'impression d'essai sur la feuille sacrificielle pour voir deux choses : si je l'avais fixée au tympan de façon à peu près correcte et et si l'impression elle-même était satisfaisante.

J'ai rabattu le tympan sur la composition et je le passe sous la platine.

J'empoigne le barreau pour faire descendre la platine.

Le coup de presse étant donné, je ressors la compo de dessous la platine. Que va-t-il se passer ?…

Une impression assez pâle (pas assez de pression sur les lignes centrales), et une jolie coquille par inversion de deux lettres « AL » au lieu de « LA ». Bravo, le typo !

Allez, on double la photo, histoire de bien culpabiliser au sujet de la coquille. Va falloir aussi tenter la correction du manque de pression.

On a corrigé l'inversion, on a fabriqué vite fait trois taquets à l'aide de bouts de filets et de bouts d'interlignes de deux points, on a collé sur la feuille martyre une petite carte pour donner plus de pression sur les lignes centrales et, après avoir encré à nouveau (on encre à chaque feuille, n'est-ce pas), on positionne une nouvelle feuille à imprimer.

Le positionnement de la feuille. La fabrication des taquets à la va vite ne facilite pas la tâche.

Ça y est presque. Pourvu qu'elle ne se casse pas la figure pendant que j'abaisse le tympan.

Je maintiens l'angle libre, à l'opposé de l'angle de marge…

Les deux mains sur le barreau…

… et j'y vais de tout mon cœur…

On ressort de la platine une seconde fois… Mieux ? Pire ?

Les caractères étaient bien beurrés d'encre, les taquets pas terribles, résultat : la feuille a collé à la composition.

On décolle.

Mouais, c'est mieux…

Pas parfait mais lisible…

Bon, maintenant, c'est l'heure de l'apéro…
P.-S. : Ce billet aurait dû être posté sur fornax.fr, hier 26 octobre 2026, quand je l'ai terminé. Mais mon site est en rade. Sais pas pourquoi. J'ai contacté mon hébergeur, j'ai eu au téléphone un charmant monsieur du service technique. Ils sont en train de chercher ce qui ne va pas. Pour l'instant, ils n'ont pas encore trouvé. Donc, à plus tard, s'ils trouvent… (P.-S. écrit le 27 octobre 2026, donc).
Bon… maintenant que mon dos me laisse un peu tranquille et que quelques cachets font effet sur mon torticolis (ils sont pénibles tous ces vieillards préséniles : ils sont toujours à se plaindre, même quand ils vont bien), je me dis in petto : « Hardi petit ! il est temps que tu fasses joujou avec ton nouveau jouet, ta Stanhope chérie à laquelle tu n'a pas touché depuis que tu l'as débarbouillée à fond ! ».
Farfouillage à gauche, à droite, en haut, en bas (mon atelier a deux étages) et je réunis le matériel dont j'ai besoin. Rien que du matériel bois. Des caractères qui viennent de Paris, du temps où j'y avais encore un atelier, et des caractères récemment achetés à l'imprimeur de Sézanne qui (grande tristesse) a définitivement fermé les portes de son imprimerie.
Enfin voilà, je regroupe, je regroupe… j'entasse et j'installe tout ça sur le marbre de la Stanhope. Maintenant, va falloir composer l'affiche, la mettre en page. Je vous distille ça en images, histoire que vous vous rendiez compte que, même avec des gros caractères légers et faciles à manipuler, la typo réalisée à la main, c'est plus long qu'on ne pourrait le croire.
Comme vous avez pu le voir, les caractères sont de dessins très divers et de tailles assez différentes. J'ai choisi de faire une composition centrée, très classique dans un tel cas de figure, et je m'y suis pris en deux fois. J'ai commencé par déterminer le milieu de la première ligne, et j'ai aligné les milieux de toutes les autres lignes avec celui-ci. J'ai complété de blancs l'autre côté de toutes les lignes, j'ai encadré de garnitures, j'ai posé les serrages et j'ai serré la forme ainsi constituée dans le châssis.
La forme terminée et serrée, j'ai placé — un peu à la va-comme-je-te-pousse — une feuille vierge sur la composition (ça allait : elle était plus grande) et je l'ai attachée à l'adhésif bas-de-gamme, comme un sauvage, sur le tympan. Ce n'est pas une pratique très orthodoxe, mais pour un premier essai…
Après, c'est du grand classique : encrage au rouleau à main (un de format moyen à un seul manche) et tirage. On continue à voir ça en photos…

On voit le scotchage sauvage.
On passe à l'encrage, maintenant.
Vous avez vu rapidement — et vous avez le droit de revoir si c'est passé trop vite — l'encrage des caractères au rouleau encreur de taille moyenne. J'ai, bien sûr utilisé la belle table à encrer que j'avais fabriquée voici quelques semaines. Mais je n'ai pas eu le courage d'utiliser le rouleau à deux manches, un peu trop lourd pour moi en ce moment. Faudra que je prennes des vitamines, puisqu'on ne trouve plus dans le commerce le vin tonique Mariani à la coca du Pérou (quel dommage), qui fortifiait nos grands-parents au début du vingtième siècle.
Après l'encrage, avec une logique absolue, l'impression d'essai sur la feuille sacrificielle pour voir deux choses : si je l'avais fixée au tympan de façon à peu près correcte et et si l'impression elle-même était satisfaisante.

J'ai rabattu le tympan sur la composition et je le passe sous la platine.

J'empoigne le barreau pour faire descendre la platine.

Le coup de presse étant donné, je ressors la compo de dessous la platine. Que va-t-il se passer ?…

Une impression assez pâle (pas assez de pression sur les lignes centrales), et une jolie coquille par inversion de deux lettres « AL » au lieu de « LA ». Bravo, le typo !

Allez, on double la photo, histoire de bien culpabiliser au sujet de la coquille. Va falloir aussi tenter la correction du manque de pression.

On a corrigé l'inversion, on a fabriqué vite fait trois taquets à l'aide de bouts de filets et de bouts d'interlignes de deux points, on a collé sur la feuille martyre une petite carte pour donner plus de pression sur les lignes centrales et, après avoir encré à nouveau (on encre à chaque feuille, n'est-ce pas), on positionne une nouvelle feuille à imprimer.

Le positionnement de la feuille. La fabrication des taquets à la va vite ne facilite pas la tâche.

Ça y est presque. Pourvu qu'elle ne se casse pas la figure pendant que j'abaisse le tympan.

Je maintiens l'angle libre, à l'opposé de l'angle de marge…

Les deux mains sur le barreau…

… et j'y vais de tout mon cœur…

On ressort de la platine une seconde fois… Mieux ? Pire ?

Les caractères étaient bien beurrés d'encre, les taquets pas terribles, résultat : la feuille a collé à la composition.

On décolle.

Mouais, c'est mieux…

Pas parfait mais lisible…

Bon, maintenant, c'est l'heure de l'apéro…
P.-S. : Ce billet aurait dû être posté sur fornax.fr, hier 26 octobre 2026, quand je l'ai terminé. Mais mon site est en rade. Sais pas pourquoi. J'ai contacté mon hébergeur, j'ai eu au téléphone un charmant monsieur du service technique. Ils sont en train de chercher ce qui ne va pas. Pour l'instant, ils n'ont pas encore trouvé. Donc, à plus tard, s'ils trouvent… (P.-S. écrit le 27 octobre 2026, donc).
— Ça y est ! t’as encore dépensé de l’argent inutilement…
— Euh, de quoi je me mêle, espèce de foutriquet !…
— … de ce qui ne me regarde pas, j’adore ça, j’avoue ! Donc t’as acheté un nouveau bouquin…
— … pour ma bibliothèque technique, oui, et alors… en quoi est-ce gênant ?… Et j’aimerais bien être vouvoyé à l’avenir, une simple question de respect de votre part.
— Bah, je crois savoir que le bouquin que Vous venez d’acheter, Vous l’aviez déjà… en photographie ; des photos que Vous aviez vous-même prises…
— Monsieur le foutriquet est bien informé, à ce que je vois ; mais monsieur le foutriquet ne me semble pas faire la différence entre la réalité et une image de la réalité. Comme le dit le camarade Korzybski (et il n’est pas le seul) : « la carte n’est pas le territoire », l’image du livre, donc, n’est pas le livre, elle n’a pas son poids, son toucher, son odeur… et il est beaucoup plus agréable de feuilleter un vrai livre que de faire défiler des images sur un écran qui — en plus de cela — risque de vous fatiguer les yeux ou, pour tout le moins, de vous les fatiguer beaucoup plus que la lecture d’un bon livre à la lumière d’une bonne chandelle…
— D’une bonne chandelle…
— Oui, ou, si l’on est moderniste à fond, à celle d’une source électrique point trop violente et, cela va sans dire, alors qu’on est confortablement installé dans un fauteuil moelleux.
— Vous m’en direz tant !…
— Moquez-vous, moquez-vous, espèce de béotien… toujours fourré devant un écran quelconque.
— J’imagine que Monsieur doit aussi être adepte des notations sur tablettes d’argile fraîche à l’aide d’un roseau taillé en coin…
— Tiens, vous n’êtes peut-être pas aussi béotien que je ne le pensais puisque vous semblez connaître l’existence des inscriptions cunéiformes…
— Ouais, même si ça ne vaut pas un chouette manga téléchargé sur un site japonais illégal !
— Je vous laisse responsable de vos dires… mais je n’en pense pas moins. Permettez que je vous quitte là… j’ai autre chose à faire, feuilleter mon nouveau livre, par exemple…
Le hasard, cette entité suspecte qui le plus souvent vous joue des tours pendables, a été à l’origine de l’arrivée, ce matin même, d’un livre que je n’aurais jamais espéré pouvoir ranger sur l’étagère réservée aux manuels typographiques de ma bibliothèque technique. Tout a commencé par un échange de courriels (réalisé à l’aide de mon ordurateur à pédales, aux engrenages de laiton entièrement limés à la main, et connecté via une chaîne de vélocipède à ma presse typographique manuelle). Échange de courriels, avec un correspondant dont je ne révélerais pas le nom pour préserver sa tranquillité, au sujet des signes de correction de copie. On a parlé du manuel de Castillon (1783), du manuel de Brun (1825), et j’ai cité L’Art du typographe de Vinçard (1806), un manuel que j’aime bien et dont la page consacrée aux signes de correction de copie n’a pas été réalisée en typo plomb pure et dure comme celle de Brun mais en taille-douce parce que — même s’il est plus couteux, plus compliqué et moins logique dans un ouvrage consacré à la typographie d’utiliser cette autre technique d’impression — c’est beaucoup plus facile à réaliser et plus proche des inscriptions manuelles des correcteurs.
Cet échange de courriels terminé m’a donné l’idée de me renseigner sur les sites de vente en ligne au sujet des anciens manuels de typographie. J’en ai un bon nombre mais il m’en manque et je regarde, de temps en temps (rarement), sur ces sites que je ne vais pas citer, si par hasard un manuel ou l’autre serait disponible à la vente… Sans grande conviction, je dois l’avouer, car ce sont ceux parmi les plus rares, les plus difficiles à trouver qui sont absents de mes rayonnages (n’en profitez pas de cette confidence pour venir me cambrioler, ma maison est sous surveillance électronique, vous risquerez de vous faire pincer).
Un Vinçard était en vente ! Ni une, ni deux : je me ruine ! Bon, certes, ce n’était pas l’édition de 1806, mais la deuxième de 1823. Moins bonne. Moins complète. Revue et corrigée, et complétée mais moins complète toutefois que celle de 1806. Point d’essais d’encres de couleurs, point d’exemples de papiers forts et colorés dans la masse pour réaliser des couvertures. Vous savez cela, bien entendu, tous et toutes, car vous avez lu le merveilleux ouvrage que nous avons écrit Jacques André et moi sur l’Histoire de l’écriture typographique au 19e siècle. Non ? Alors qu’attendez-vous ?
« D’après l’aveu même de son fils, la 1re édition vaut mieux que la seconde.
La 1re édition, épuisée à 6000.
La 2de, tirée à 1500, dont 1200 seulement ont été vendus.
Composé par Vinçard fils dans une imprimerie très mal fournie en caractères (Hardy, rue Saint-Médéric)
Vinçard fils est un des associés de Lacrampe (cf. →ici).
Son père vivait encore en août 1839. »
Cette seconde édition n’a-t-elle donc rien pour elle ? Si, elle a le mérite d’exister, et moi, j’ai eu le mérite de l’acheter. Et cet exemplaire a des particularités assez amusantes. Sa reliure quelque peu quelconque et un peu maladroite n’a rien d’extraordinaire si ce n’est (et encore !) qu’un encadrement à la roulette ornée.

La reliure à plat.
Toutefois, sa pièce de titre a une particularité bien amusante, surtout pour un manuel de typographie. On peut y lire : « ART / DU / TIPOGRA ». Ce n’est bien sûr pas le « PHE » manquant qui prête à sourire mais le « I » de « TIPO », sans doute que le doreur était italien… et a involontairement respecté l’orthographe de sa langue maternelle.

La pièce de titre.
Plus ennuyeuse pour le nouveau propriétaire de l’exemplaire que je suis est l’absence du feuillet 27-28, arraché par un bipède peu respectueux. Mais ce manque que je peux arranger en copiant ma prise de vue de l’exemplaire Estienne, est compensé — curieux paradoxe — par le redoublement d’un cahier. Il a en effet en double les feuillets 49-50, 51-52, 53-54 et 55-56. Ce qui est très utile quand on n’a pas bien compris ces feuillets la première fois, on peut les relire sans effort. Si l’ouvrage n’avait pas été destiné à se reposer sur une étagère de ma bibliothèque technique, il aurait pu trouver place sur une étagère de ma petite bibliothèque de tératologie livresque.
Oublions maintenant ces particularités « particulières » pour nous pencher sur le contenu de l’ouvrage et sur ses différences avec la première édition. Tout d’abord, puisque ce fut le point de départ de l’échange de courriel qui conduisit à mon achat, je vais montrer la page qui présente les signes de correction de copie, imprimée en taille-douce.

La planche des signes de correction de copie.
L’une des particularités de Vinçard et de son manuel dès sa première édition de 1806 est de proposer un nouveau plan de casse qu’il a appelé hamapolygrammatique dont il avait déposé le brevet dès 1804.

Le plan de casse du brevet de 1804.
Revenant un peu sur la complexité de son invention, il la simplifia lors de la parution de son manuel en 1806, et n’y retravailla pas lors de la réédition de 1823.

Le plan de casse de l'édition de 1823.
Le fait que ce manuel ait eu deux éditions dans un siècle (le 19e) où l’évolution technologique était quasi quotidienne, autorise à constater l’évolution des pratiques. Pour encrer les formes d’impression, en 1806, les balles étaient encore majoritairement utilisées, bien que le rouleau encreur ait vu sa naissance dans les dernières années du siècle précédent. Le manuel de 1806 présente donc les balles un peu de la même manière que les présentait l’Encyclopédie.

Planche de l'édition de 1806. Les deux doigts qui maintiennent l’ouvrage ouvert pour la prise de vue sont ceux de votre serviteur.
Même planche ou presque dans l’édition de 1823… mais le rouleau encreur y fait son apparition parce que son usage s’était répandu.

La planche des balles de l'édition de 1823, avec les légendes sur la page de droite.

La planche des balles de l'édition de 1823, seule.
Voilà. J’ai l’impression d’avoir été — exceptionnellement — un peu bavard cette fois-ci. J’essaierai d’être plus concis la prochaine fois. Enfin… j’espère…
— Ça y est ! t’as encore dépensé de l’argent inutilement…
— Euh, de quoi je me mêle, espèce de foutriquet !…
— … de ce qui ne me regarde pas, j’adore ça, j’avoue ! Donc t’as acheté un nouveau bouquin…
— … pour ma bibliothèque technique, oui, et alors… en quoi est-ce gênant ?… Et j’aimerais bien être vouvoyé à l’avenir, une simple question de respect de votre part.
— Bah, je crois savoir que le bouquin que Vous venez d’acheter, Vous l’aviez déjà… en photographie ; des photos que Vous aviez vous-même prises…
— Monsieur le foutriquet est bien informé, à ce que je vois ; mais monsieur le foutriquet ne me semble pas faire la différence entre la réalité et une image de la réalité. Comme le dit le camarade Korzybski (et il n’est pas le seul) : « la carte n’est pas le territoire », l’image du livre, donc, n’est pas le livre, elle n’a pas son poids, son toucher, son odeur… et il est beaucoup plus agréable de feuilleter un vrai livre que de faire défiler des images sur un écran qui — en plus de cela — risque de vous fatiguer les yeux ou, pour tout le moins, de vous les fatiguer beaucoup plus que la lecture d’un bon livre à la lumière d’une bonne chandelle…
— D’une bonne chandelle…
— Oui, ou, si l’on est moderniste à fond, à celle d’une source électrique point trop violente et, cela va sans dire, alors qu’on est confortablement installé dans un fauteuil moelleux.
— Vous m’en direz tant !…
— Moquez-vous, moquez-vous, espèce de béotien… toujours fourré devant un écran quelconque.
— J’imagine que Monsieur doit aussi être adepte des notations sur tablettes d’argile fraîche à l’aide d’un roseau taillé en coin…
— Tiens, vous n’êtes peut-être pas aussi béotien que je ne le pensais puisque vous semblez connaître l’existence des inscriptions cunéiformes…
— Ouais, même si ça ne vaut pas un chouette manga téléchargé sur un site japonais illégal !
— Je vous laisse responsable de vos dires… mais je n’en pense pas moins. Permettez que je vous quitte là… j’ai autre chose à faire, feuilleter mon nouveau livre, par exemple…
Le hasard, cette entité suspecte qui le plus souvent vous joue des tours pendables, a été à l’origine de l’arrivée, ce matin même, d’un livre que je n’aurais jamais espéré pouvoir ranger sur l’étagère réservée aux manuels typographiques de ma bibliothèque technique. Tout a commencé par un échange de courriels (réalisé à l’aide de mon ordurateur à pédales, aux engrenages de laiton entièrement limés à la main, et connecté via une chaîne de vélocipède à ma presse typographique manuelle). Échange de courriels, avec un correspondant dont je ne révélerais pas le nom pour préserver sa tranquillité, au sujet des signes de correction de copie. On a parlé du manuel de Castillon (1783), du manuel de Brun (1825), et j’ai cité L’Art du typographe de Vinçard (1806), un manuel que j’aime bien et dont la page consacrée aux signes de correction de copie n’a pas été réalisée en typo plomb pure et dure comme celle de Brun mais en taille-douce parce que — même s’il est plus couteux, plus compliqué et moins logique dans un ouvrage consacré à la typographie d’utiliser cette autre technique d’impression — c’est beaucoup plus facile à réaliser et plus proche des inscriptions manuelles des correcteurs.
Cet échange de courriels terminé m’a donné l’idée de me renseigner sur les sites de vente en ligne au sujet des anciens manuels de typographie. J’en ai un bon nombre mais il m’en manque et je regarde, de temps en temps (rarement), sur ces sites que je ne vais pas citer, si par hasard un manuel ou l’autre serait disponible à la vente… Sans grande conviction, je dois l’avouer, car ce sont ceux parmi les plus rares, les plus difficiles à trouver qui sont absents de mes rayonnages (n’en profitez pas de cette confidence pour venir me cambrioler, ma maison est sous surveillance électronique, vous risquerez de vous faire pincer).
Un Vinçard était en vente ! Ni une, ni deux : je me ruine ! Bon, certes, ce n’était pas l’édition de 1806, mais la deuxième de 1823. Moins bonne. Moins complète. Revue et corrigée, et complétée mais moins complète toutefois que celle de 1806. Point d’essais d’encres de couleurs, point d’exemples de papiers forts et colorés dans la masse pour réaliser des couvertures. Vous savez cela, bien entendu, tous et toutes, car vous avez lu le merveilleux ouvrage que nous avons écrit Jacques André et moi sur l’Histoire de l’écriture typographique au 19e siècle. Non ? Alors qu’attendez-vous ?
« D’après l’aveu même de son fils, la 1re édition vaut mieux que la seconde.
La 1re édition, épuisée à 6000.
La 2de, tirée à 1500, dont 1200 seulement ont été vendus.
Composé par Vinçard fils dans une imprimerie très mal fournie en caractères (Hardy, rue Saint-Médéric)
Vinçard fils est un des associés de Lacrampe (cf. →ici).
Son père vivait encore en août 1839. »
Cette seconde édition n’a-t-elle donc rien pour elle ? Si, elle a le mérite d’exister, et moi, j’ai eu le mérite de l’acheter. Et cet exemplaire a des particularités assez amusantes. Sa reliure quelque peu quelconque et un peu maladroite n’a rien d’extraordinaire si ce n’est (et encore !) qu’un encadrement à la roulette ornée.

La reliure à plat.
Toutefois, sa pièce de titre a une particularité bien amusante, surtout pour un manuel de typographie. On peut y lire : « ART / DU / TIPOGRA ». Ce n’est bien sûr pas le « PHE » manquant qui prête à sourire mais le « I » de « TIPO », sans doute que le doreur était italien… et a involontairement respecté l’orthographe de sa langue maternelle.

La pièce de titre.
Plus ennuyeuse pour le nouveau propriétaire de l’exemplaire que je suis est l’absence du feuillet 27-28, arraché par un bipède peu respectueux. Mais ce manque que je peux arranger en copiant ma prise de vue de l’exemplaire Estienne, est compensé — curieux paradoxe — par le redoublement d’un cahier. Il a en effet en double les feuillets 49-50, 51-52, 53-54 et 55-56. Ce qui est très utile quand on n’a pas bien compris ces feuillets la première fois, on peut les relire sans effort. Si l’ouvrage n’avait pas été destiné à se reposer sur une étagère de ma bibliothèque technique, il aurait pu trouver place sur une étagère de ma petite bibliothèque de tératologie livresque.
Oublions maintenant ces particularités « particulières » pour nous pencher sur le contenu de l’ouvrage et sur ses différences avec la première édition. Tout d’abord, puisque ce fut le point de départ de l’échange de courriel qui conduisit à mon achat, je vais montrer la page qui présente les signes de correction de copie, imprimée en taille-douce.

La planche des signes de correction de copie.
L’une des particularités de Vinçard et de son manuel dès sa première édition de 1806 est de proposer un nouveau plan de casse qu’il a appelé hamapolygrammatique dont il avait déposé le brevet dès 1804.

Le plan de casse du brevet de 1804.
Revenant un peu sur la complexité de son invention, il la simplifia lors de la parution de son manuel en 1806, et n’y retravailla pas lors de la réédition de 1823.

Le plan de casse de l'édition de 1823.
Le fait que ce manuel ait eu deux éditions dans un siècle (le 19e) où l’évolution technologique était quasi quotidienne, autorise à constater l’évolution des pratiques. Pour encrer les formes d’impression, en 1806, les balles étaient encore majoritairement utilisées, bien que le rouleau encreur ait vu sa naissance dans les dernières années du siècle précédent. Le manuel de 1806 présente donc les balles un peu de la même manière que les présentait l’Encyclopédie.

Planche de l'édition de 1806. Les deux doigts qui maintiennent l’ouvrage ouvert pour la prise de vue sont ceux de votre serviteur.
Même planche ou presque dans l’édition de 1823… mais le rouleau encreur y fait son apparition parce que son usage s’était répandu.

La planche des balles de l'édition de 1823, avec les légendes sur la page de droite.

La planche des balles de l'édition de 1823, seule.
Voilà. J’ai l’impression d’avoir été — exceptionnellement — un peu bavard cette fois-ci. J’essaierai d’être plus concis la prochaine fois. Enfin… j’espère…
L’homme au coin
10 pages,
format 8,5 x 8,5 cm.
tirage à environ 30 exemplaires en typographie au plomb.
Thomas Braun
des fromages
8 pages,
format 11,2 x 9 cm.
tirage à 131 exemplaires en typographie.
CLS
Un volumen,
79 cm de long, 17,5 cm de haut.
tirage à 10 exemplaires en linogravure.
Marie-Rose de France
26 petits textes en proses poétique. Vignettes de CLS.
tirage à 120 exemplaires en typographie au plomb.
... pour ceux qui auraient la flemme de chercher.
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