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L’homme au coin
10 pages,
format 8,5 x 8,5 cm.
tirage à environ 30 exemplaires en typographie au plomb.
Thomas Braun
des fromages
8 pages,
format 11,2 x 9 cm.
tirage à 131 exemplaires en typographie.
CLS
Un volumen,
79 cm de long, 17,5 cm de haut.
tirage à 10 exemplaires en linogravure.
Marie-Rose de France
26 petits textes en proses poétique. Vignettes de CLS.
tirage à 120 exemplaires en typographie au plomb.

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Des barbares...
... for those who are too lazy to seek.

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Shear - by cls
... de la reliure
Le grand privilège qu’on a, lorsqu’on est vieux et que toute sa vie on a pratiqué un métier qu’on aime, c’est de pouvoir transmettre ce qu’on a appris des autres professionnels plus vieux, des bouquins qu’on a lus et assimilés, ou de ses années de pratique, c’est-à-dire de ses réussites et de ses erreurs. Bien sûr, pour transmettre, faut avoir le désir de le faire et faut aussi avoir un tantinet la fibre transmettationnelle (j’aime bien inventer volontairement des mots, j’ai l’impression que ça me rapproche de celles et ceux qui en inventent sans le vouloir à la tédérision ou à la TSF, ou même dans les conversations privées). En ce moment, je pratique un peu la transmetture. Pas trop beaucoup, une journée et demie par semaine. Donc, pas la belle-mère à supporter ni la mer à boire quand on ne supporte pas le sel ni les cacas de poissons. Deux élèves en reliure de ma pouse à qui je transmets quelques rudiments de l’art du livre et à l’une d’elles ceux de la typographie. Et comme toutes les élèves sérieuses (voire tous les élèves sérieux, mais c’est moins sûr), elles cherchent à se constituer un début d’atelier pour s’autonomiser. C’est louable. Alors elles cherchent à acquérir du matériel idoine et fonctionnel. Comme ce matériel est un peu cher, elles cherchent du matériel d’occasion sur des sites intermouettes (comme disait mon ami Gérard), notamment un dont les initiales sont LBC (j’aime pas faire de la pub, donc je renseigne a minima). Avec la méfianterie due à mon grand âge, je vérifie les recherches, j’y passe la nuit ou presque, et je rends compte le lendemain. J’avais passé au crible toutes les propositions possibles financièrement et techniquement… mais en exécutant ce travail long, un peu pénible et un peu rigolo à la fois, ne voilà-t-y pas que je tombe sur quelque chose qui me laisse tout ébaubi. D’une ébaubissure telle que j’en ouvris les quinquets en grand, quitte à m’en faire tomber les yeux des orbites et les œils des casses. C’est pour dire !… Un outil pas du tout pour les deux élèves, un outil dont je connaissais l’existence, mais un outil dont je supposais la disparition totale et définitive comme celle des mammouth laineux. Un outil que je ne connaissais que par ouï-dire. Un outil que je n’ai vu dans aucun des musées consacrés à l’imprimerie et ses alentours que j’ai visité ; certes je ne les ai pas visités tous, mais j’en ai visité bon un paquet…
« Par la barbe de Gutenberg ! », me suis-je dit in petto et in mon for intérieur, « Il me faut cet outil. » Je vous passe les détails de la transaction. Je peux vous dire toutefois que le vendeur était adorable, dans mes âges et qu’il habitait épisodiquement un village au nom de cétacé où je suis allé quérir la chose. J’en appris même une partie de l’histoire de la bouche de mon vendeur car nous avons illico sympathisé.
Maintenant, foin des mystères et des retenues d’informations pour ménager un insoutenable suspensse… Dévoilons… L’outil est là, sur sa table de travail, devant un confrère, ou plutôt une consœur, il s’agit de la grosse paire de ciseaux qui trône devant la cisaille à carton c’est une cisaille à ébarber les brochures.

J’en connaissais l’existence et, preuve s’il en est que je ne raconte pas des craques maintenant pour me la péter devant vos globes oculaires ouverts à domphe, j’en ai déjà parlé en 2020 dans une note d’un bouquin publié par mes soins (Typos XIXe siècle, p. 152). Mais l’utilisation exacte, le maniement exact de cette cisaille, j’en ignorais tout. « Bon ! » me dis-je, « on ne va pas en rester là… Cherchons… cherchons… » Et je me mis à chercher. Et j’ai fait ce que n’importe quel quidam de peu d’importance aurait fait en ce début du second quart de notre siècle, j’ai interrogé les moteurs de recherche de l’intermouettes déjà cité. Et peau de balle, nib, que dalle, rien du tout… Rien que des liens pour acheter des cisailles à haies, des cisailles à main pour cueillir la rose si belle aujourd’hui mais qui sera morte demain matin comme le dit le célèbre duo Pierre de Ronsart et Françoise Hardy, des cisailles à papier, quelques cisailles à carton… mais de cisailles à ébarber, que nenni, y’en a point. Inconnue au bataillon, la cisaille à ébarber… comme quoi, sur l’intermouettes, on ne trouve pas tout ce qu’on veut quand on cherche. On trouve ce qui peut être vendu et qui peut rapporter du pognon et augmenter le chiffre d’affaire, mais augmenter la culture gé du quidam, on s’en fout, on s’en tamponne le coquillard avec une patte d’alligator femelle (les pattes d’alligator mâles font plus mal, elles ne sont pas à conseiller)… Grave déconvenue pour tous ceux qui pensaient encore que l’intermouettes était le sauveur universel ! Moi, pas trop étonné parce que ce genre de mésaventures m’était déjà arrivé. C’est donc là que je me dis : « Eh, Dugland, t’as oublié que t’as une bibliothèque, avec de vrais livres en vrai papier qui contiennent des vrais renseignements (ou des faux, ça dépend des livres) ? » J’avais pas oublié, mais comme tout un chacun, j’étais flemmeux. Faut dire que c’est particulièrement harassant de feuilleter des livres, ça fatigue l’index qui feuillette (le droit ou le gauche suivant les individus).
Malgré ce grave désagrément, je me rends à pied pour consulter ma bibliothèque technique, un voyage dans les cinq mètres environ qui, par chance, s’est déroulé sans encombre. Je m’empare de tout le rayonnage reliure et je retourme à mon poste de travail. Je dépouille et… rien de bien folichon. Certes mon rayon de livres sur la technique de la reliure est moins bien fourni que celui de ma pouse, normal, c’est son métier, à elle. Mais quand même, il n’est pas nul, le mien rayonnage. Même qu’il contient la photocopie mise en page par mes soins de la partie reliure de l’Encyclopédie protégée par un beau bradel encadrement gratuit de ma MOF de meuf (qui est relieure, je rappelle, au cas où vous auriez oublié), gratuit, faut bien que le mariage serve à quelque chose… Rien dans l’Encyclo, rien dans les bouquins relativement récents (20e siècle), et une seule allusion, un peu mince, dans l’édition de 1831 du Manuel du relieur de Louis-Sébastien Lenormand.


C’est dans le « Vocabulaire » in fine qu’on trouve ça. Pas trop de précision, juste le minimum, comme on peut le constater, sur les conditions d’utilisation de la cisaille. Comment on prend la brochure ? Comment on la place ? Comment on coupe pour ne pas couper de travers ? Aucun détail. Va falloir que je trouve d’autres sources plus tard, pour approfondir. La bibliothèque de ma pouse est très orientée 20e siècle, pas la peine d’y chercher… je pense.
C’est alors que je me souviens que j’avais photographié, dans la bibliothèque patrimoniale de l’école Estienne et dans un temps immémorable, deux catalogues anciens de matériel d’imprimerie et de reliure. Le Foucher frères de 1886 et le Boildieu de 1878. Allons-y Alonzo, sus au catalogues. Là, pas besoin de bouger, tout est dans l’ordurateur. Je commence par le Foucher frères (qui contient non seulement du matériel pour la typo et pour la reliure, mais aussi du matériel pour la fontes de caractères et pour la galvanoplastie). « Un must » comme on disait en 1886 dans le 16e arrondissement de Paris. On y trouve bien une cisaille à ébarber…

… Mais ce n’est pas ma cisaille à ébarber à moi que je viens de la trouver. Ma cisaille à moi, c’est une Boildieu, même que c’est frappé par deux fois sur le ciseau fixe de la cisaille.

Confirmation m’en est donnée en feuilletant le catalogue Boildieu, on la trouve en compagnie de trois copines, la meuleuse-auge en fonte, la machine à piquer les brochures, et la cisaille ordinaire (ordinaire, pouah !).

Et voici son portrait en plus grand :

Enfin, si la mienne a bien été fabriquée par Boildieu, elle offre quelques différences notables avec la représentation du catalogue. Elle est fixée sur une table de travail et non pas sur un banc ; elle ne se ferme pas totalement en position fermée alors que sur le dessin du catalogue, c’est possible ; elle forme un cœur proche de l’articulation en position fermée, ce qui n’est pas le cas sur le dessin du catalogue.
Par ailleurs, le catalogue Boildieu propose d’autres cisailles. C’est peut-être le moment maintenant d’établir la différence fondamentale qui existe entre une cisaille et ce qui s’appelle en réalité une machine à couper le papier, qu’en France on nomme massicot (du nom du mécanicien Guillaume Massiquot) et que dans nombre d’autres pays on nomme guillotine. Une cisaille se comporte comme une paire de ciseaux : deux lames affûtées qui frottent l’une contre l’autre et qui coupent ce qui est placé entre elles ; un massicot se comporte comme une guillotine (de justice) : une lame affûtée qui tombe du haut contre un plan fixe perpendiculaire et qui coupe tout ce qui est placé sur lui. La cisaille est prévue pour couper des épaisseurs minces (cisaille à papier) ou moyenne, jusqu’à 2 ou 3 mm (cisaille à carton) ; le massicot est prévu pour couper de grand empilements de papier, 10 à 15 cm, mais pas du carton.
Trois autres cisailles du catalogue Boildieu :



Venons-en maintenant à notre cisaille avec plus de détail. Elle provient de chez Gauthier-Villars, maison d’édition parisienne où mon vendeur a été imprimeur jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite. Et où, quand il a pris sa retraite — peut-être même bien avant —, la cisaille ne servait probablement plus que de joli décor. Gauthier-Villars, ça ne vous dit rien, chers et honorables lecteurs ? Si vous êtes férus de littérature, et surtout de littérature fin-de-siècle (fin 19e, début 20e), ça devrait vous dire quelque chose. Henry Gauthier-Villars ? Non ?… plus connu sous le pseudonyme de Willy (prononcer vili), le premier mari de Colette… Ah, vous vous en souvenez, maintenant… Dans un premier temps il a signé seul les quatre Claudine, avant que Colette ne les signe seule à son tour alors que, les manuscrits l’ont prouvé, il s’agissait d’une réelle collaboration entre Willy (un peu) et Colette (beaucoup). Un Willy qui a signé bon nombre d’autres livres auxquels il n’avait pas trop mis la plume et des chroniques musicales qu’il signait sous le nom de l’Ouvreuse du cirque d’été et qu’il a probablement toutes écrites. Un Willy qui, après son divorce d’avec Colette parlait d’elle en la nommant : ma veuve. Un Willy enfin qui, jeune fils de la maison d’édition Gauthier-Villars, signait sous son vrai nom des manuels techniques, car il n’y a pas que la littérature ni la musique dans la vie…

Il se pourrait bien que ce Manuel de Ferrotypie (bibliothèque personnelle de CLS) se soit vu rogner le papier par notre cisaille… j’en frissonne rien que d’y songer !
Quelques photos maintenant de cette beauté qui nous vient quasi intacte de la fin du 19e siècle.

La voici ouverte en grand, son ciseau mobile touchant la table de travail. Elle se trouve devant une cisaille à carton, table en bois, de 1,20 m d’ouverture.

Dans la même position, mais on voit mieux la table de travail sur laquelle elle est posée, qui permet le rangement de petits outils.

La voici en position fermée. On constate aisément que les deux ciseaux ne se rejoignent pas en totalité.

L’ouverture restante en position fermée. La cisaille est en cours de restauration, le plus gros de la rouille due au temps qui passe et à l’humidité a été retirée mais il reste encore un peu de travail pour redonner l’éclat de la prime jeunesse à la belle. Au passage, on peut constater que, selon toute probabilité, elle a été forgée à la main. En témoignent quelques bosselures résiduelles.

Le cœur formé par la cisaille lorsqu’elle est en position fermée. De la poésie à l’état brut qui permet à l’ouvrier ou à l’ouvrière qui s’en sert de travailler en souriant avec un outil d’exception.

Gros plan sur l’articulation des deux ciseaux. L’écrou papillon les serre l’un contre l’autre avec plus ou moins de force. Le réglage effectué est maintenu à l’aide de la vis à tête carrée qui empêche le desserrage.
Voilà, on est à la fin de la présentation de ce bel outil. Quiconque possède des renseignements complémentaires au sujet de son utilisation a le devoir absolu de me les transmettre. Merci d’avance…
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